Grèves de loyers : définition sociologique

de Choukri Hmed, in Olivier Fillieule et al., Dictionnaire des mouvements sociaux, Presses de Sciences Po, « Références », 2020, pages 289 à 295

Les grèves de loyers constituent des mobilisations spécifiques d’usagers – en l’occurrence des résidents le plus souvent locataires d’un logement collectif – qui se développent dans différents pays du monde occidental à partir de la seconde moitié du 19e siècle et connaissent un succès particulier dans l’entre-deux-guerres puis dans les décennies 1960-1970.

Le plus souvent, c’est sous le triple effet de l’urbanisation, de l’industrialisation et de l’immigration qu’au sein de communautés déshéritées et déracinées s’organisent des actions collectives contre les propriétaires de logements surpeuplés et/ou de mauvaise qualité. Le point commun de l’ensemble de ces mobilisations d’usagers est qu’elles empruntent la plupart du temps les voies de la « contestation transgressive » (McAdam et al. 2001), propres aux groupes démunis ou exclus de la participation politique : formes de « performances » innovantes, elles revêtent toujours un caractère peu institutionnalisé et peu routinisé. Les cessations collectives de paiement de loyers représentent en effet une sorte de « défi de masse » (mass defiance, selon Piven et Cloward, 1977) que les entrepreneurs de mobilisation ont pour tâche d’organiser et de pérenniser.

La difficulté provient notamment du fait qu’à l’inverse d’actions collectives qui se déroulent dans un cadre très circonscrit comme l’espace de l’usine, ces grèves regroupent des individus issus des classes populaires, mais dont les positions dans l’espace social sont hétérogènes. Généralement, elles concernent autant des ouvriers qualifiés ou spécialisés, des petits artisans et des commerçants, que des chômeurs, des étudiants ou encore des étrangers (comme le montrent, plus récemment, les mouvements de grève de loyers « Cut the Rent », débuté en 2015 à l’University College London, ou encore Parkdale 2017 à Toronto). Tous ces individus tendent alors à se reconnaître provisoirement dans une identité commune de « résidant » ou de « locataire » victime d’exploitation et investissent prioritairement l’espace local dont ils proposent un autre usage ou une autre signification.

Enfin, il faut noter que parce que la division sexuelle des tâches les rend plus sensibles à la gestion quotidienne du budget, les femmes jouent dans de nombreux cas un rôle prépondérant dans l’initiation des grèves de loyers (comme c’est le cas également pour les révoltes frumentaires[1]).


[1] Révoltes frumentaires : révoltes contre la cherté des prix des produits de subsistance

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