LE BLASPHEME, CRIME IMAGINAIRE

Article paru dans Anarchosyndicalisme !, n°154, ma-juin 2017

Selon le dictionnaire Larousse, le mot « blasphème » s’emploie pour désigner une parole ou un discours impie qui outrage la divinité, la religion ou ce qui est considéré comme sacré. Nous comprenons alors pourquoi toutes les religions ont, de tout temps, condamné le blasphème et férocement persécuté les blasphémateurs. La liste des personnes condamnées pour blasphème ou sacrilège (le blasphème est un discours, le sacrilège est un acte) à travers les siècles est extrêmement longue ; et nous n’en finirions pas d’énumérer toutes les victimes de l’intolérance religieuse.

Manifestation de fondamentalistes chrétiens contre la pièce «Golgota Picnic»,
à Paris, en décembre 2011. Photo Benoît Tessier. Reuters

Sur ce point-là, toutes les religions se valent. Certains martyrs sont célèbres. Au XVII° siècle, Galilée fut condamné pour blasphème après avoir affirmé que la terre tournait autour du soleil` ; Giordano Bruno fut brûlé vif pour avoir dit que l’univers était infini` ; Jean Servet finit sur un bûcher pour s’être opposé à Calvin à propos de la doctrine de la prédestination` ; le chevalier de la Barre est mort sur la roue pour le simple fait d’avoir conservé son chapeau au passage d’une procession religieuse. Au VII° siècle, les poètes arabes Abu Afak et Hotaïya furent exécutés pour avoir dit des poèmes jugés blasphématoires etc. Les noms de centaines de milliers de personnes torturées, lapidées, brûlées vives, et autres atrocités, pour avoir critiqué le christianisme, l’islam, le bouddhisme, etc., ont été perdus.

« Jésus-Christ n’a jamais existé. Pour preuve, il n’a jamais rien écrit` ; aucun des auteurs ou historiens vivant à son époque n’a jamais mentionné son existence` ; les évangiles ont été rédigés au moins 70 ans après sa mort et se contredisent ». Si, en Europe, nous pouvons, aujourd’hui, dire ou écrire librement de telles paroles sans risquer d’être traduit devant un tribunal ou de se faire assassiner dans la rue, c’est parce que des milliers de personnes, de penseurs, de philosophes se sont battus contre les totalitarismes religieux et ont, dans la loi et dans les mœurs, imposé la liberté de conscience. Les hommes et les femmes des lumières ont joué un grand rôle dans ce combat.

Dans beaucoup de pays, pouvoir critiquer la religion est une liberté, mais le blasphème est toujours considéré comme un crime dans de trop nombreux autres États. En 2012, le Pew Research Center estimait que 22` % des pays et territoires ont des lois anti blasphème et que 11 % disposent de textes pénalisant l’apostasie. Les sanctions juridiques pour ces transgressions vont de l’amende, en passant par la prison et les châtiments physiques (coups de fouets) jusqu’à, dans plusieurs pays, la peine de mort. Chaque année, des personnes y sont condamnées par des tribunaux pour avoir osé revendiquer leur athéisme ou simplement pour avoir affirmé, par exemple, que l’islam est une religion violente, que Mahomet fut un chef de guerre sanguinaire et sans pitié pour ses rivaux. Ces faits sont, notamment, illustrés par sa décision (après sa victoire sur la tribu juive des Qurayza) de faire décapiter tous les hommes, d’emprisonner les femmes et de violer la très jolie fille du chef le jour même où il fit décapiter son père, son mari et ses frères. De tels actes lui vaudraient aujourd’hui d’être traduit devant un tribunal pour crimes de guerre. Après avoir mis fin à la diversité religieuse dans la péninsule arabique, Mahomet exigeait de ses fidèles une obéissance inconditionnelle et ne tolérait aucune divergence d’opinion, sa religion aspirant à dominer le monde.

Pour avoir dénoncé ces faits et avoir dit que l’idéologie fascisante était ancrée dans les racines historiques de l’Islam, l’écrivain allemand d’origine égyptienne Hamed Abdel-Samad fut condamné à mort par un collège de théologiens. Il est, depuis lors, obligé de vivre sous protection policière. Cette condamnation apparaît comme totalement normale pour ces « savants » puisque Mahomet lui-même a trouvé raisonnable et justifié le meurtre d’une femme qui l’avait simplement insulté. Le cas est similaire pour le palestinien Whaleed Al-Husseini. Il a revendiqué son athéisme et déclaré que « En vertu des actuelles lois internationales, je pourrais porter plainte contre Mahomet pour crimes de guerre, crimes contre l’humanité, vols, viols, pillages et destructions. Le Prophète serait condamné pour esclavagisme, commerce illicite d’êtres humains, pédophilie, misogynie et racisme envers les non-musulmans ». Pour ces paroles, il a été obligé de fuir son pays, la Palestine, et il vit aujourd’hui sous protection policière. Pourtant chacune de ses affirmations correspond à des actes du « prophète » Mahomet lesquels sont historiquement fondés.

Nous ne pouvons donc que nous inquiéter devant les efforts que la très puissante Organisation de la Conférence Islamique (organisation internationale reconnue par l’ONU et regroupant 57 États membres) déploie pour faire reconnaître par la communauté internationale une spécificité islamique en matière de droits de l’homme et de liberté d’expression. Le but de l’OCI est de promouvoir, partout dans le monde, l’islam, considéré comme religion supérieure à toutes les autres avec ses conceptions politiques et morales prescrites par le Coran et la charia. Ces textes, écrits au VII° siècle, régentent aujourd’hui encore la société islamique, l’oumma, considérée comme le modèle social idéal et indépassable. L’OCI conteste donc l’universalité et le caractère laïque de la déclaration universelle des droits de l’homme adoptée par l’ONU et prétend lui substituer les deux « Déclarations islamiques universelles des droits de l’homme » (datant de 1981 et 1990) qui font clairement prévaloir l’esprit de la Charia sur toute autre considération et limitent, de fait, la liberté en matière de blasphème et du droit à choisir sa religion.

Le fait que l’OCI s’arroge, d’office, le qualificatif «universelle » pour ces déclarations islamiques laisse supposer le caractère mégalomaniaque des buts poursuivis. Elles affirment, par exemple, que « il ne peut y avoir ni délit, ni peine, en l’absence de dispositions prévues par la charia … », « tout homme a le droit d’exprimer librement son opinion pourvu qu’elle ne soit pas en contradiction avec les principes de la Charia … », « tous les droits et libertés énoncés dans la présente déclaration sont soumis à la charia… ».

Ce faisant, l’OCI ne fait qu’appliquer, à la lettre, les consignes coraniques. Le coran est, pour les musulmans, le livre sacré contenant la parole de dieu qui par l’intermédiaire de l’ange Gabriel l’aurait dicté à Mahomet. Il est donc intangible et éternel` ; toute modification est impossible et les musulmans doivent suivre ses prescriptions à la lettre sous peine d’encourir les foudres de dieu.

Depuis plusieurs années, les États membres de l’OCI dénoncent systématiquement toutes les critiques et les blasphèmes envers l’islam (caricatures de Mahomet, discours de Benoît XVI à Ratisbonne, films, affaire Charlie hebdo, livres, tracts, etc.) qu’ils prétendent être partie d’une « campagne d’islamophobie  » et ils demandent aux États non-musulmans attachés à la liberté d’expression d’introduire dans leur législation la pénalisation du délit de « diffamation des religions ». Toute leur argumentation consiste à développer l’idée que la critique des religions (critique qui peut être acerbe, violente ou pleine d’humour) est obligatoirement une diffamation, donc assimilable à une forme de racisme, et ils vont jusqu’à prétendre que l’islamophobie est un antisémitisme. Il est révélateur de constater que les pays membres de l’OCI les plus en pointe dans cette croisade sont ceux (Arabie Saoudite, Pakistan, Soudan, etc.) qui appliquent, avec le plus de zèle, les sanctions prévues par la charia contre les transgresseurs (homosexuels, fornicateurs, etc.) et autres blasphémateurs : décapitations, lapidations, amputations, fouet, etc.

Manifestations au Pakistan pour l’abolition de la loi punissant le blasphème

L’activisme forcené de l’OCI et des organisations associées (Ligue arabe, ligue islamique mondiale, assemblée mondiale de la jeunesse islamique, etc.) a fini par payer puisque le conseil des droits de l’homme (dépendant de l’ONU) et l’assemblée générale de l’ONU ont introduit des résolutions condamnant directement, ou en termes sibyllins, la diffamation des religions.

Ces résolutions doivent réjouir tous les créationnistes, et autres ennemis de la Raison, qui considèrent comme démoniaques certaines vérités scientifiques car contraires aux affirmations tranchées des textes sacrés sur la création des espèces par dieu. Dans la logique de ces théologiens, les tribunaux devraient condamner pour blasphème ceux qui affirment que la terre est ronde et tourne autour du soleil, les défenseurs des théories de l’évolution, etc. En effet, la bible et le coran affirment que le soleil tourne autour de la terre (le coran affirme même que la terre est plate, que le soleil court tous les soirs vers son gîte, etc.). En fait, les textes sacrés sont pleins de contradictions et d’absurdités scientifiques.

Que des organisations religieuses, bornées au point de défendre de telles inepties, dépensent des fortunes pour imposer des lois et des sanctions pénales datant d’un autre âge à la communauté internationale, il n’y a, là, rien d’étonnant. Le combat qui oppose tous les fondamentalistes et autres intégristes aux partisans de la Raison est aussi vieux que les religions. Par contre, il est très surprenant que des organisations ou des partis politiques qui s’affichent comme progressistes mêlent leur voix à ce concert d’obscurantisme.

Pour justifier leur engagement, ils avancent une argumentation fallacieuse du genre « L’Islam est la religion des pauvres ». Cette affirmation doit bien faire rigoler les milliardaires saoudiens, iraniens, koweïtiens, marocains etc. ainsi que les commerçants de la Mecque et Médine qui depuis des siècles s’enrichissent sur le dos des pèlerins crédules.

Toute religion est d’abord un ensemble d’institutions basé sur des textes « sacrés », donc incontestables, dont la fonction est de justifier et de pérenniser, par référence au surnaturel, l’organisation hiérarchique de la société. Toute société divisée en classes sociales antagonistes a besoin, pour durer, d’une croyance religieuse, que ce soit en une divinité transcendantale ou laïque – culte de la raison, de la nation, de l’État, idéalisation d’un personnage etc.). En réalité, plus prosaïquement, ils courtisent les prolétaires de culture musulmane issus de l’émigration parce qu’ils espèrent qu’ils iront renforcer leur organisation.

Que des libertaires et des marxistes, en ce début de XXI° siècle, acceptent (par opportunisme ?) de s’allier avec des bouchers sunnites, chiites, etc. est symptomatique de l’état de déliquescence de l’extrême-gauche.

La lutte contre tous les obscurantismes, et en particulier les superstitions religieuses, est un élément essentiel de tout projet émancipateur et révolutionnaire. La critique des religions, le blasphème, est une liberté fondamentale conquise de haute lutte par les progressistes et les révolutionnaires des siècles précédents. Des dizaines de milliers d’entre eux ont perdu la vie dans ce combat, et c’est faire insulte à l’intelligence humaine que de vouloir légaliser le blasphème. Un vieux copain, aujourd’hui respectable grand-père, a raconté que, jeune galopin, il poursuivait les curés en soutane en croassant, qu’il décorait les portes des églises d’inscriptions à la craie « Dieu est mort » et qu’un jour, surpris dans une église par un vieil abbé alors qu’il urinait dans un bénitier, il avait reçu la plus magistrale paire de claques de toute son existence. Aujourd’hui, ces actions lui vaudraient une comparution devant un tribunal pour enfants et les gros titres de la presse à sensations. Les temps changent … et, tout doucement, ils nous renvoient à de sombres époques où des auteurs aussi respectables que Rabelais, Descartes ou Spinoza étaient obligés de fuir pour avoir ouvertement critiqués ou s’être moqués des religions et de leurs serviteurs.

Pour notre part, nous revendiquons, haut et fort, la liberté de blasphémer et nous affirmons, à la suite de Pelloutier, que « nous sommes vraiment des hommes sans dieu, sans maître et sans patrie ».

A lire pour approfondir :

Hamed Abdel-Samad, Le fascisme islamique, éditions Grasset

Nedjib Sidi Moussa, La fabrique du musulman, éditions Libertalia


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