L’anarchisme en Croatie (2000-2010)

1. Interview du Z.A.P. (Mouvement Anarchiste de Zagreb)


Le Mouvement Anarchiste de Zagreb (en serbo-croate ZAP) existe depuis bientôt 10 ans. Dès le début du conflit dans l’ex-Yougoslavie, ces compagnons ont clairement choisi leur camp : celui de paix, par dessus les frontières. Pendant la guerre , ils ont animé courageusement un réseau qui réunissait les anarchistes de toutes les républiques en publiant la feuille d’information Necamo i Nedamo, dont la version anglaise s’appelle ZaginFlatch. Avec le début des bombardements, ils ont relancé cette feuille d’information.
Bien que ZAP ne soit pas membre de l’AIT, ni ne se déclare anarcho-syndicaliste, il nous a semblé vital de soutenir cette voix anarchiste des Balkans en traduisant et en diffusant leur journal en français. Cette démarche – qui consiste à donner directement  la parole aux principaux intéressés – est pour nous celle de l’anarcho-syndicalisme, celle de l’AIT : ouvert à ceux qui souffrent et à ceux qui luttent
Un de nos compagnon actuellement à Zagreb, a interviewé Marko, militant de ZAP



 
C: Comment l’Etat croate réagit-il face au conflit au Kosovo ?

M : il n’y a pas de réaction officielle, c’est bizarre. Il ne condamne, ni n’approuve. On peut interpréter de plusieurs façon. Tudjman, le président Croate, qui est un ami de Milosevic, avait passé un accord avec lui à KARADORDEVO pour qu’ils se partagent la Bosnie. Et puis il a peur d’une réaction contre lui.
Sinon la Croatie est fermée pour les réfugiés Serbes [300 000 serbes ont d’ailleurs été expulsés de Krajina en 1995 par l’armée croate] mais laisse entrer les Kosovars qui ont de la famille ici.



C : Comment réagit la population croate ? En discutant avec les gens, on n’a pas l’impression qu’une guerre se déroule actuellement en Serbie !



M : Oui,, c’est vrai. Si une partie de la population est très heureuse, pensant « chacun son tour », la majorité des gens font comme s’il n’y avait rien. Sinon, je pense que l’on peut dire que globalement  les gens ici pensent que  Milosevic est mauvais, mais que le peuple lui est « bon ».



C : quelles sont vos possibilités d’action aujourd’hui ?

M : le plus important actuellement est de garder le contact avec les gens en Yougoslavie. Il faut faire passer l’information partout, par exemple en France, pour aider à s’enfuir ceux qui là bas sont en danger. Il n’y a pas grand chose d’autre à faire car la situation est très difficile pour nous ici. La situation est trop violente pour une action directe sur le terrain.



C : quelles sont les difficultés du mouvement anarchiste aujourd’hui dans les Balkans.

M : tout d’abord nous ne sommes que de petits groupes. Le mouvement anarchiste existe depuis 1980. Certains arrêtent, épuisés de ramer. La nouvelle génération manque d’expérience. Il y a beaucoup de jeunes « rebelles ». Le mouvement punk est fort, mais inorganisé.
Plus généralement, il est difficile de toucher et de mobiliser les gens : il n’y a pas de réseaux de communication, nous manquons de moyens techniques et de lieux, ne serait ce que pour nous retrouver, nous organiser. Il y a aussi des difficultés liées à la situation sociale, qui n’est pas florissante.  Le sentiment nationaliste est aussi très important. Enfin,il y a eu une très grosse désillusion de la population quant  à « l’autogestion » ou même quant à l’idée de révolution du fait de l’expérience désastreuse sous Tito. On a du mal à se faire comprendre quand on explique au gens que les choses pourrait être différentes avec l’anarchie.



C : La logique capitaliste se fait partout sentir ici. Par exemple, les Mac Donalds…

M : oui, entre ça et la bureaucratie toujours présente, c’est très pesant. Ici, le capitalisme est encore symbole de liberté. On peut dire que pour la population, les signes extérieurs de la jeunesse – comme le Mac Do – sont une représentation de la liberté. C’est pourquoi nous attachons beaucoup d’importance à cette lutte.



Zagreb, le 10 juin 1999

Source : cnt-ait.ifrance.com

2. La docilité et la crainte ont facilité le vol de nos emplois



Nous publions l’interview menée avec Eugen Babić, membre du Réseau des anarcho-syndicalistes de Croatie, qui est parue samedi dans le supplément du Glas Istre – ZOOM.




– Qu’est-ce que la justice sociale selon vous, ou comment appréhendez-vous cette notion ?

La justice est quelque chose que même les enfants comprennent dans leurs jeux, le besoin d’égalité à tous les niveaux. Ce n’est pas le besoin que nous soyons tous égaux, c’est-à-dire identiques, mais le besoin de permettre à tous des conditions égales de développement, sur une base matérielle : « du travail et du pain pour tous » mais aussi en matière d’éducation et de développement des affinités personnelles.



– Est-ce que la Croatie est un pays où existe une quelconque justice sociale, même si dans la Constitution à l’article 1 le pays est appelé un Etat social ?

Il existe dans la mesure où nous luttons nous-mêmes, ce que nous avons montré en tant qu’étudiants au moment des blocages [de facultés, N.D.T], ce que montrent actuellement les paysans et les ouvriers. La justice sociale est une notion qui est si souvent violentée, en particulier lorsqu’elle vient de la bouche des gouvernants, ce qui sonne si peu convaincant. Aucune constitution, pas même la plus démocratique et la plus libérale, ne laissera place à la justice sociale dans une société divisée en classes, ce que tout Etat est dans son essence.



– Qu’est-ce qui selon vous a bien pu faire que dans notre pays il n’existe pas même un soupçon de socialisme et de justice ?

Je pense que le capitalisme d’Etat à l’époque de la Yougoslavie a développé la docilité et la crainte d’émettre des critiques envers la couche dominante, ce qui dans une large mesure a facilité la privatisation, c’est-à-dire le vol de nos emplois, de nos établissements médicaux et scolaires, de nos forêts, de nos eaux, de nos terres, etc. Nous ne devons pas oublier les grandes attentes nées de l’indépendance de la République de Croatie, ce qui aujourd’hui s’avère être de plus en plus l’indépendance des puissants à piller le peuple et ce qui a été créé au fil des ans. Les gens n’arrivent pas à croire que leur propre l’Etat les pille, toutefois nous voyons que lentement mais sûrement nous nous réveillons de ce cauchemar qui pendant longtemps a entravé notre raison et nos mains.



– Quels sont, d’après vos opinions ou expériences, les idéaux d’un Etat réellement juste sur le plan social ?

La justice sociale dans l’Etat est un mythe. Dans une société divisée en classes nous ne pouvons parler de justice sociale pour tous, mais uniquement pour ceux qui peuvent se l’offrir en raison de leur situation matérielle et politique. Le socialisme pour la minorité dominante, et le capitalisme pour la majorité travailleuse. La base d’une société socialement juste est le contrôle entier sur la société par ceux qui l’activent, ou plutôt la prise de contrôle des postes de travail de la part de ceux qui les occupent ainsi que la prise de contrôle des communautés de la part des gens qui y vivent. Une société où il n’y a pas de politiciens professionnels mais où les gens décident et s’occupent directement de ce qui les concerne. Une société sans que les uns ne subordonnent les autres comme règle universelle.



– Pensez-vous ou ne faites-vous qu’espérer que la Croatie puisse devenir un Etat socialement juste ?

Bien sûr qu’elle le peut, quoique certainement pas dans le cadre d’une organisation étatique. Chacun d’entre nous bâtit son destin et il faut si peu de temps et de volonté pour que les choses prennent une meilleure tournure, à condition toutefois de comprendre les causes des problèmes que nous devons chercher dans les inégalités économiques, politiques et sociales. Ensemble nous devons développer à tous les niveaux la méfiance envers ceux qui sont avides de puissance et de pouvoir, sans exception aucune. Le pouvoir n’existe pas sans un gouvernement, et le gouvernement n’existe pas sans esclavage, qu’il soit public ou masqué.




Interview parue dans le quotidien Glas Istre le 13 mars 2010.

Source : balkanikum.vefblog.net, le 15 mars 2010.

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