Serbie : révolution confisquée

Première publication : 2000, http://cntait89.free.fr/international/serbie.htm

Membre du groupe pro-AIT de Belgrade, un compagnon vient de nous faire parvenir une relation des événements qui ont secoué la Yougoslavie. Nous en publions ci-après les principaux extraits. Signalons, avant de lui laisser la parole, que ces compagnons développent une infatigable activité qui ignore les frontières et les nationalismes dans une région où ils sont exacerbés. Cet été, par exemple ils ont organisé, avec le soutien de l’AIT et de la CNT-AIT française, une rencontre à laquelle ont participé une centaine de militants venus de toutes les républiques de l’ex-Yougoslavie.

YOUGOSLAVIE 2000, ETAT DES LIEUX

La République Fédérale de Yougoslavie (RFY), telle qu’elle a été proclamée en Avril 1992, est née de l’éclatement de l’ancienne République Socialiste Fédérale de Yougoslavie. Elle ne compte plus que deux républiques (Serbie et Monténégro).

Après l’effondrement du régime « communiste », au début des années 90, Milosevic a été propulsé à la tête du pouvoir par une vague puissante et populaire de nationalisme serbe. Parallèlement, dans les autres républiques de l’ex-Yougoslavie, sont apparus des leaders nationalistes. Grâce au soutien massif des pays occidentaux aux différents protagonistes, la guerre a embrasé la Yougoslavie. De terribles sanctions économiques ont été imposées au pays (en fait à sa population). On peut dire, pour être concis, que le résultat de la guerre a été un appauvrissement massif de la population (particulièrement des travailleurs : le revenu par habitant est de 5 000 F/an, ce qui fait des Yougoslaves les plus pauvres des européens), une suppression totale des droits de l’homme « de base » (pas de liberté de parole par exemple) et un Milosevic toujours au pouvoir. Les bombardements n’ont pas affecté sa clique, ils ont par contre touché de plein fouet la population : les lieux de travail ont été détruits, les hôpitaux et les écoles ont été bombardés et le nationalisme, qui était en train de diminuer, a explosé pour atteindre des niveaux records.

L’OPPOSITION ET LES ELECTIONS DE SEPTEMBRE

Lors des dernières élections (24 septembre), deux candidats avaient des chances de l’emporter Milosevic et Kostunica.

Kostunica était le candidat de l’opposition unifiée. Politiquement, c’est un nationaliste conservateur ; économiquement c’est un néo-libéral. En tant qu’anarchistes, nous nous sommes retrouvés face à un choix difficile : devions nous voter ou pas? Voter était contre nos convictions, surtout voter pour un gars de droite comme Kostunica, mais pour certains, nous aurions plus d’espace pour pouvoir militer sous Kostunica plutôt que sous Milosevic. Je peux comprendre cet argument, même si personnellement je n’ai pas voté. Ce qu on doit comprendre, c’est que sous Milosevic, il nous était impossible de publier quoi que ce soit, d’avoir une existence publique, de constituer des syndicats, tout ce qui est possible et « normal » dans les pays de l’ouest était pour nous un rêve inaccessible. Notre groupe n’a pas donné de consigne. De toutes façons, personne ne s’y est trompé, puisque les militants d’Otpor et de l’Opposition révolutionnaire nous ont reproché notre abstentionnisme.

La nuit suivant les élections a été pleine de rumeurs et de nouvelles contradictoires, chaque parti donnant une version différente. La commission électorale n’a donné aucun résultat, mais il était évident, au vu des déclarations, que l’Opposition avait gagné. Le parti de Milosevic était dans un état de confusion totale. Ils ne savaient pas quoi dire. Le lendemain des élections, alors que leur site web reconnaissait la victoire de Kostunica, leur porte-parole affirmait publiquement le contraire. Trois jours après, au cours d’une grande manifestation, l’opposition a proclamé la victoire de son leader dès le premier tour.

Le lendemain, la commission électorale, totalement contrôlée par Milosevic, annonçait qu’un second tour serait nécessaire pour départager les deux candidats à l’élection présidentielle. Dès lors, il était évident pour tout le monde que Milosevic avait perdu les élections et qu’il essayait par tous les moyens de conserver le pouvoir.

LES MINEURS PRENNENT L’INITIATIVE DE LA GREVE

Les mineurs de la principale mine de charbon se sont alors mis en grève illimitée, jusqu’au départ de Milosevic. L’électricité (produite par des centrales à charbon) a alors été coupée dans certains quartiers de Belgrade, le régime essayant de tourner une partie de l’opinion publique contre les mineurs. Cependant, le syndicat indépendant « Neza-visnost » indiqua qu’il y avait suffisamment de réserves de charbon pour produire de l’électricité, et que les coupures n’étaient qu’un stratagème du pouvoir.

L’Opposition a alors avancé l’idée de propager la grève générale comme moyen de lutter contre Milosevic, idée immédiatement reprise par la majorité de la population. Dès lors, la grève générale débuta le 2 octobre.

Le Groupe Libertaire de Belgrade. bien qu’encore modeste, y a largement participé. Dès le début nous avons décidé de soutenir la grève générale, même si elle était plus ou moins organisée par des partis politiques. Naturellement, en tant qu’anarchistes, nous pensons que les partis politiques ne peuvent rien apporter de bon au peuple. De plus, nous leur sommes opposés car ils sont tous -sans exception- sur des positions nationalistes serbes et néolibérales. Mais pour nous, chasser Milosevic du pouvoir était (et reste) une priorité absolue, et nous pensons que cela ne pourra que bénéficier à l’ensemble des travailleurs.

DES LE DEBUT, UN MOUVEMENT POPULAIRE MASSIF

Dès le premier jour de grève, toute la Serbie était paralysée. Les ouvriers dans la plupart des entreprises publiques avaient cessé le travail, les étudiants et les lycéens s’étaient joints à eux.

C’est surtout dans les petites villes que le mouvement était perceptible, bien plus qu’à Belgrade ou seuls certains quartiers étaient bloqués. Ainsi, la ville ouvrière de Cacak, où il y a un petit groupe anarcho-syndicaliste très actif, était totalement dans les mains des révoltes Seule une école primaire fonctionnait encore, servant de base aux policiers, qui ne tardèrent pas à en être délogés manu militari par les habitants.

La panique commençait a gagner le système. Certaines antennes locales de la RadioTélévision Serbe cessèrent de diffuser les programmes contrôlés par Milosevic et commencèrent à informer la population de la situation réelle de la Yougoslavie : la grève était largement suivie, des barricades avaient été érigées dans les principales rues de Belgrade et sur les autoroutes partout en Serbie.

LE MOUVEMENT SE DEVELOPPE, LA CONFUSION AUSSI

Le second jour de la grève générale, de plus en plus d’entreprises rejoignaient le mouvement. La Serbie était proche d’un arrêt total de son activité. Belgrade fut bloquée pendant plus de six heures par des barricades et autres barrages faits de bus et de tramways. L’avenue principale, qui traverse la ville de part en part, fut occupée pendant plus de deux heures. Dans certains quartiers, la police se mit à frapper les manifestants. Pour nous, cela signifiait que Milosevic avait compris que ses jours au pouvoir étaient comptés, et qu’il devrait avoir recours à la force pour s’y maintenir. Toutefois, les forces de police, qui avaient été jusque là un des plus fidèles piliers du régime, étaient aussi gagnées par le malaise. Certaines unités refusèrent de suivre l’ordre de réprimer les grévistes. Ailleurs, plus de 7 000 mineurs du charbon, en grève depuis trois jours, firent face à plus de 2 000 policiers anti-émeutes, au court de violents affrontements. Des policiers furent sérieusement blessés. La grève continua de plus belle, la population de la ville voisine de Lazarevac étant venue apporter son soutien aux mineurs.

Pour notre part, nous avons surtout été actifs dans la composante universitaire du mouvement, participant et organisant la grève à la faculté de Philosophie. Ceci nous a d’ailleurs valu des heurts avec les « organisateurs » d’Otpor. Ces petits leaders en devenir, toujours à l’affût des caméras de télé, cherchaient à empêcher l’expression de ceux qui (comme nous) proposaient des formes d’actions autres que les traditionnels sit-in. Ils n’ont pas supporté que l’on empiète sur leurs plates-bandes. Ils n’ont pas apprécié non plus notre discours anti-capitaliste et anti-étatique. Ils ont essayé de nous empêcher de déployer notre drapeau rouge et noir dans les manifestations. Mais comme nous étions dans notre droit (et que nous étions aussi un certain nombre…), et aussi parce que les autres manifestants nous ont rejoints sur l’idée qu’il fallait faire autre chose que de rester sur place à attendre qu’il se passe quelque chose, ils ont dû rebrousser chemin.

Nous avons néanmoins compris que sans idée et sans proposition, nous n’arriverions à rien. Nous avons apporté notre soutien et nos conseils aux activistes qui organisaient les manifestations étudiantes. Nous les avons mis en contact avec les syndicats indépendants de Serbie, avec qui nous entretenons de bonnes relations.

AU TROISIEME JOUR, LES PROTAGONISTES SE CABRENT

Au troisième jour de la grève, le mouvement était tendu dans l’attente de la grande manifestation prévue pour le lendemain. Des habitants de tous les coins de la Serbie devaient monter sur Belgrade, pour aider à bloquer totalement la ville. Parallèlement, la grève se répandait comme une tâche d’huile, des Comités de Quartier s’occupant de l’organisation du blocage au niveau local.

L’État durcit une nouvelle fois le ton en nommant recteur de la faculté de philosophie un professeur bien connu pour ses positions fascistes, ancien conseiller personnel de Karadzic, le leader ultra-nationaliste bosno-serbe. La faculté de philosophie est l’épicentre de toutes les manifestations contre l’État et l’autorité. Les étudiants ont donc décidé qu’ils bloqueraient l’Université. Nous avons alors érigé des barricades et monté une garde jour et nuit, afin d’empêcher le recteur de pénétrer sur le site universitaire.

Les militants du Groupe Libertaire de Belgrade ont été le fer de lance du mouvement sur la fac. Le lendemain, les professeurs se sont réunis en Assemblée Générale et ont décidé de nous soutenir.

LA CONFRONTATION FINALE

Le quatrième jour fut crucial pour Milosevic. Dès le matin, on pouvait sentir dans l’air qu’un événement exceptionnel se préparait. Il était évident que les gens en avaient assez de Milosevic et de son régime. Les manifestants commencèrent à se réunir sur le square, devant la faculté de philosophie, à partir de 11 heures. Bientôt il devint impossible de dénombrer la foule, tant les gens étaient nombreux. Ils arrivaient de partout, de toutes les villes de Yougoslavie. Selon certaines estimations, plus de deux millions de personnes étaient dans les mes de Belgrade ce jour-là.

À trois heures de l’après-midi, la manifestation s’ébranla. Soudain, dans l’une des grandes rues du centre ville, un bulldozer fit son apparition. Il était clair que quelque chose de gros allait avoir lieu. L’engin de chantier avait été apporté par les habitants de Cacak, qui ont été les plus militants pendant les manifestations.

Arrivés devant le parlement, les gens y sont entrés par la force et ont commencé à y mettre le feu. La police a alors tiré des grenades lacrymogènes, mais pour la première fois, les gens ont riposté . Alors que quelques policiers commençaient à frapper avec des manches de pioche les manifestants, ceux-ci ont contre-attaqué victorieusement. On a alors vu des policiers cesser de combattre et rejoindre la foule. De très nombreux flics ont été blessés. Leurs uniformes, leurs casques et leurs boucliers ont été pris par les assaillants comme trophées. Quelques cars de police ont été également détruits dans le même temps.

Ensuite, les émeutiers se sont rendus à la Maison de la Radio-Télévision. Ils s’en sont rapidement emparés, puis y ont mis le feu. Les employés des stations de télés ont alors pris le contrôle des programmes. Pour la première fois depuis dix ans, la télévision nationale parlait contre Milosevic, et bientôt, tout bascula complètement. De son côté, la commission électorale déclara qu’elle avait fait une erreur et que, finalement, c’était le candidat de l’opposition qui avait gagné.

La nuit après la prise du Parlement et de la Télévision, la célébration de la liberté retrouvée éclata partout. C’était une véritable liesse populaire, les gens étaient dans la rue, s’embrassant les uns les autres. On pouvait voir sur les visages des sourires et des larmes de bonheur.

A l’Université, nous avons commencé à nous réapproprier les institutions et les locaux, afin qu’ils soient gérés par les étudiants eux-mêmes, et non par l’État comme auparavant, ni par les sociétés privées comme le voudraient les libéraux.

CONCLUSION PROVISOIRE

Aujourd’hui, un nouvel état « démocratique » est en train de s’édifier. Nous restons pour notre part fermement ancrés dans nos convictions et nos positions anarchistes. Nous continuerons à combattre cet État aussi fort que nous le tenons pour n’importe quel autre, d’autant que des pourparlers ont déjà lieu pour que la Yougoslavie rejoigne le FMI !

Quels enseignements pouvons-nous retirer, à chaud, de ces événements ?

Pour nous, anarcho-syndicalistes de Yougoslavie, l’intérêt de ce mouvement populaire réside dans la démonstration éclatante que le concept de Grève Générale n’est pas démodé, car ce ne sont pas les élections de 96 qui ont changé la donne, pas plus que celles de septembre, mais bien la pression populaire de la rue qui a fait basculer le pouvoir. Cette Grève Générale a montré que lorsque les gens sont unis autour d’un but (évincer Milosevic du pouvoir en l’occurrence), quand ils croient en la solidarité et l’appui mutuel, alors tout est possible.

Cette grève a aussi réaffirmé le rôle central des travailleurs qui sont et continueront d’être l’élément dynamique pour tout changement révolutionnaire dans la société. En effet, sans le soutien des mineurs de charbon, et sans l’influence décisive des ouvriers de Cacak, rien ne se serait passé, notamment lors des derniers jours de protestation.

Il ne fait aucun doute que notre société a fait un pas vers la liberté, mais dans une perspective anarchiste, ce n’est qu’un seul et petit pas. Pour atteindre notre but d’une société libre, sans autorité illégitime, sans classe et sans exploitation, nous devons lutter plus dur encore, et alors peut-être que l’idée d’un monde réellement libre triomphera.

Salutations anarcho-syndicalistes.

Ratibor

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