Les affiches de la CNT-AIT en soutien aux hôpitaux de campagne, témoins de la Révolution et de la guerre d’Espagne

Les affiches éditées par l’organisation anarchosyndicaliste espagnole durant la période 1936-1939 en soutien aux hôpitaux de campagne témoignent de l’évolution politique de cette organisation confrontée à une phase de Révolution populaire qui se transforma en Guerre « classique » et institutionnelle[1].

Ces affiches, qui mettent souvent en avant la figure de l’infirmière, nous renseignent aussi sur la perception de l’organisation quant à l’image de la femme et les débats que cela a pu susciter dans le mouvement anarchiste même.

Le 18 juillet 1936, des militaires rebelles espagnols, avec notamment le général Franco, organisent un soulèvement militaire pour abattre la République Espagnole.

Immédiatement, les militants anarchosyndicalistes de la CNT-AIT, qui s’étaient préparés à cette éventualité depuis longtemps, organisent la contre-insurrection populaire. Dans certaines régions de l’Espagne, dont la Catalogne, ils réussissent à mettre en échec les militaires factieux. De fait, l’Etat républicain s’effondre, créant une situation de vide politique propice au déclenchement d’une phase révolutionnaire.

Dans le domaine de la santé, de nombreux hôpitaux de campagne (hospitales de sangre, hôpitaux de sang en espagnol) sont créés, souvent dans des anciennes églises ou bâtiments monastiques reconvertis[2]. Ces hôpitaux doivent faire face à un afflux de blessés et d’invalides du fait de la guerre en cours, et ceci alors que leurs ressources sont limitées par la situation.


Très rapidement, les campagnes de solidarité pour récolter des fonds en faveur des hôpitaux de campagne vont se multiplier dans toutes les régions où sont actifs les anarchistes.

Les structures régionales ou locales de la CNT-AIT éditent du matériel de propagande invitant chacun à participer en achetant des bons de loteries, des cartes postales ou des timbres spéciaux. Nous allons maintenant proposer une analyse des visuels associés à ces campagnes de solidarité, selon une séquence chronologique, mettant en évidence une évolution graphique et symbologique dans le temps, qui reflète l’évolution de la situation politique et militaire dans le camp républicain.

Affiche de 1937, éditée par la Commission des hôpitaux de campagne CNT-AIT de Valence.

Les Hôpitaux de  campagne (hospitales de sangre,) étaient à la fois des centres de transfusion et des hôpitaux du front. Cette affiche, éditée par la CNT-AIT de Valence pour une des nombreuses campagnes de solidarité en faveur des hôpitaux, est l’archétype des représentations du début de la Révolution. On retrouve le triptyque soldat / infirmière / ligne de front.

Les traits de cette infirmière paraissent particulièrement « sages  » pour une affiche anarchiste. On est loin de la  » pétroleuse  » ou de la milicienne : le regard levé au ciel telle une icône religieuse, blonde, maquillée discrètement, une certaine tendresse se dégage de ce visage qui n’est pas sans rappeler les stéréotypes des infirmières de cinéma hollywoodien, très en vogue à l’époque.

A noter cependant que dans leurs illustrations, les publications anarchistes n’opposent pas la gentille infirmière à la sauvage milicienne. Au contraire, dans la presse, elles sont présentées ensemble, telles des héroïnes de la Révolution, en marche pour émanciper l’humanité des chaines qui l’entravent.

Car l’image de l’infirmière, comme celle de la milicienne, permettent de casser le stéréotype féminin dominant alors dans la société espagnole, qui veut une femme passive et soumise. Il faut se replacer dans l’ambiance de l’époque : du fait du poids de la religion et de la tradition[3], en Espagne une femme-bien-comme-il-faut ne devait pas adresser la parole à un homme étranger, ni même le regarder, sous peine de perdre sa respectabilité. Et donc encore moins le toucher ! Ce qui explique que les infirmières volontaires étrangères trouvaient souvent les infirmières  espagnoles «trop sages»[4]. Patience Darton, une infirmière anglaise des Brigades Internationales, considérait toutes les femmes espagnoles qui se portaient volontaires dans les hôpitaux comme « très courageuses » puisqu’en Espagne « ce n’était pas du tout ce qu’une bonne fille était censée faire, une femme espagnole ne pouvait pas discuter avec des hommes et encore moins leur donner des ordres, toucher ou laver un étranger »[3].


L’iconographie avait donc aussi pour rôle de redonner de la respectabilité aux infirmières vis à vis de la société espagnole qui – bien que républicaine ou révolutionnaire, restait encore largement imprégnée de stéréotypes issus de l’Eglise. Par ailleurs, dans le cadre de la politique d’émancipation féminine, les représentations des infirmières ont pour objet de donner à voir des femmes heureuse dans un travail qui est socialement accepté.

Campagne de vaccination contre le typhus, Mundo Graphico, 12 mai 1937

Dans la presse, les photographies d’infirmières soignant les soldats blessés représentent des femmes belles et douces, heureuses de soulager les souffrances des malades. Elles mettent également en valeur également leur participation active aux campagnes de collecte de fonds pour les hôpitaux de sang ou pour la Croix-Rouge, et plus généralement pour monter leur implication dans toutes les manifestations organisées pour la défense de la République

A côté de cette imagerie féminine et même sensuelle, l’iconographie présente des infirmières heureuses et fières de leur profession, concentrées sur leur travail. De cette façon, elles deviennent une icône pour le reste des femmes, leur travail, à l’avant comme à l’arrière, étant positivement valorisé par une société restée patriarcale et dans laquelle le rôle d’infirmière est parfaitement compatible avec celui attribué aux hommes (médecins, techniciens et brancardiers). Chacun joue son rôle : l’infirmière s’occupe de la population, le praticien la vaccine ou l’opère et le brancardier la transporte. Une autre fonction de la valorisation de l’image des infirmières était de susciter des vocations, car les hôpitaux manquaient cruellement de personnel. La presse mettait donc en avant l’infirmière mobilisée qui accomplit son travail avec  «  une abnégation admirable », jeune, féminine, énergique et héroïque, capable de  « résister » aux attaques ennemies sans perdre sa « sérénité « , elle était un  « honneur  » pour l’Espagne . Cela a contribué à une mythification du travail de l’infirmière favorisant le recrutement en suscitant de nouvelles vocations. [6]


Sur les photos comme sur les affiches, les infirmières sont toujours vêtues de l’uniforme réglementaire, une blouse blanche immaculée avec une coiffe qui retient leurs cheveux, uniforme qui identifie la profession.

Miliciennes d’une unité sanitaire

Toutefois dans la réalité, notamment dans les unités médicales au front, la blouse blanche immaculée ne le restait pas longtemps… Et elle ne permettait pas de résister aux rigueurs des hivers qui furent particulièrement sévères ces années-là …  Les infirmières du front, ou les miliciennes chargées des soins aux blessés, changèrent vite de tenue pour des vêtements plus adaptés aux circonstances…

Dans les affiches de propagande, les infirmières sont représentées dans des attitudes protectrices, tenant les blessés dans leurs bras, les entourant de leur affection telles des mères compatissantes. De cette façon, l’image de l’infirmière s’identifie à la santé révolutionnaire et républicaine, avec des concepts aussi importants que l’entraide et la solidarité. C’est pourquoi leur travail doit être respecté et valorisé positivement par la société, parce qu’elles se sont consacrés à prendre soin des autres au lieu de prendre soin de leur famille, elles se sont sacrifiées pour la République. Cette relation entre le féminin et les soins infirmiers a été constante pendant le conflit, la figure de l’infirmière était liée au rôle traditionnel des femmes dans la prise en charge des hommes, ainsi qu’à la vision de la mère, de la sœur et de l’épouse des blessés[7].

Au-delà de la propagande, il est certain que les infirmières – et particulièrement les volontaires – étaient mues par la volonté de travailler et d’assumer des responsabilités, démontrant ainsi la valeur de leur formation professionnelle ainsi que la profondeur de leur engagement désintéressé pour aider tous ceux qui en avaient besoin. On ne peut nier le travail intensif effectué par toutes ces femmes qui se sont portées volontaires, sans attendre en retour aucun avantage financier ni aucune reconnaissance sociale. Elles étaient principalement guidées par le désir d’aider les blessés et de manifester leur soutien au processus de changement social en cours.


Toutefois, cette représentation des infirmières « pin-up » n’était pas franchement du goût des féministes « sérieuses » (voire austères …) du groupe anarchiste des Femmes Libres, Mujeres Libres. A plusieurs reprises le journal Mujeres Libres critiquait ce goût de la coquetterie. Une infirmière digne de ce nom se doit d’être austère et dédiée à la Classe ouvrière :

« Plusieurs fois, nous avons censuré les ornements superflus chez les infirmières, les considérant incompatibles avec la vocation d’un exercice aussi délicat. Heureusement, il y a des infirmières conscientes de leur mission qui portent sur elles toute leur personnalité propre et ferme. Heureusement, il y a de vraies infirmières « 

Les femmes au travail. (Mujeres Libres, n°6, VIIIème mois de la Révolution)

Deux jeunes filles, gentiment gnangnans, yeux cernés de mascara, fausses taches de rousseur et cheveux bouclés comme des moutons, traversent la Plaza de Castelar déguisées en infirmières ; casquette blanche et cape bleue. Deux lieutenants aguerris apparaissent dans une rue transversale et les jeunes femmes se dirigent vers eux, révélant les sébiles qu’elles ont cachées sous leur cape. On parle, on rit, on se complimente, on se fait les yeux langoureux et, enfin, la grosse  thune[8] charitable tombe dans la tirelire.

Les insinuations, les regards se poursuivent dans toutes leurs splendeurs. Chacun a oublié la raison de la rencontre ; d’ailleurs le reste est sans importance.

Les officiers s’éloignent déjà et nous regardons comment les jeunes postulantes n’abordent pas les ouvriers, ni les femmes, ni les simples miliciens, elles se consacrent exclusivement aux « gradés ».

Pourquoi la scène évoque-t-elle la jeunesse parasitaire de n’importe quelle capitale provinciale révolutionnaire? Une jeune fille à la chasse au mari sous les arcades de la Plaza Mayor. La jeune fille a postulé pour la tombola de charité. La fille drague pendant la fête de la charité. Se pourrait-il que l’esprit monacal et vulgaire, les procédures jésuitiques et rétrogrades subsistent encore chez certaines filles de la République comme chez celles de l’U.R.S.S.

«Les jeunes filles à la sébile » (Mujeres Libresn n°8, Xème mois de la Révolution)

Affiche de 1936, du Comité d’organisation des hôpitaux de campagne CNT-AIT de Valence.

Nous sommes au début de la Révolution.Le rôle de l’affiche est de capter l’attention des passants dans la rue, afin de réaliser des collectes de dons plus élevés : l’infirmière est un ange, une véritable figure de star  « hollywoodienne » et le soldat est fier et vaillant, faisant face à l’ennemi mais dans une position d’attente, sans danger perceptible. Infirmière et soldat regardent ensemble dans la même direction, vers le futur. L’infirmière est un ange, une véritable figure de star  « hollywoodienne » et le soldat est fier et vaillant, faisant face à l’ennemi mais dans une position d’attente, sans danger perceptible.

Infirmière et soldat regardent ensemble dans la même direction, vers le futur.

Affiche, 1937, des « affichistes de la CNT AIT, » mais on reconnait aisément le style et le trait d’A. Ballester, pour la Commission des hôpitaux de campagne CNT AIT de Valence.

Le même sujet mais un an plus tard en 1937, la perspective est radicalement différente : la Révolution s’est transformée en guerre civile.

Le soldat vient d’être fauché par une balle fasciste. L’infirmière – nettement moins « glamour » que celle de 1936  – le regarde et se précipite à son secours.

Le texte d’appel à la solidarité est aussi plus explicite et insistant, décrivant tout ce que peux faire un  compagnon pour aider.

Affiche de  1937, illustration de Gallur, pour la Semaine de solidarité avec les hôpitaux de campagne, organisée par la Section étudiante du Syndicat de l’industrie de la santé et de l’hygiène de la région de Valence

L’infirmière est presque joyeuse et sourit au soldat blessé qui lui rend son sourire…


Affiche de 1937, illustration des « affichistes CNT AIT, » pour la Commission organisatrice des hôpitaux de Valence.
Cette fois, toute représentation idéalisée a disparu. La Guerre a pris le pas sur toute autre considération.
Les soldats portent des casques Les couleurs sont sombres, on ne distingue plus les visages, le collectif des soldats – confrontés aux lits d’hôpitaux qui rappellent leur sacrifice – est mis en avant et non plus l’héroïsme individuel.
L’infirmière a totalement disparu, ne reste que sa main qui tient un bandage avec une croix rouge, qui veille tel un ange gardien au-dessus des soldats. Et même si la loterie vise aussi à soutenir les garderies d’enfants, rien ne vient évoquer ce dernier aspect.

Tout l’effort est tendu vers les aspects militaires au détriment des aspects civils, conformément à la doctrine de militarisation impulsée par les communistes et les républicains.


Série de trois cartes postales (seules deux représentées ici), illustrations de Bauma, éditées par le syndicat des hôpitaux de la région de Valence pour le compte du Comité d’organisation des hôpitaux de campagne et des garderies d’enfants CNT AIT Valencia.

Ce thème et parfois le même texte a été décliné sur des affiches, des timbres et des cartes postales dans toutes les fédérations régionales de la CNT et dessiné par différents graphistes. L’infirmière est l’ange gardien qui protège le blessé, mais aussi qui veille le mort.

Avec la dégradation de la situation militaire, au fur et à mesure que la guerre se fait plus violente et plus cruelle, la figure de l’infirmière s’efface progressivement des affiches. Les visages des blessés ne sont plus idéalisés. Ce sont les gueules cassées, la douleur et la mort que l’on donne à voir, comme sur ces timbres de la CNT-FAI de 1937. L’infirmière est alors une ombre à peine esquissée, fantomatique.

Campagne de 1937 de la CNT-FAI de Catalogne

Cette campagne, dont le slogan est « Aidez les hôpitaux de sang. Apportez les dons à la Fédération des syndicats uniques, 32 via Durruti, aux émetteurs de Radio et dans tous les théâtres de Barcelone » donne lieu à deux visuels, l’un en catalan l’autre en espagnol, illustrés par deux artistes différents.

Dans l’affiche réalisée par Cadena, l’infirmière et le blessé semblent constituer un seul visage dont ils seraient les deux faces tel un Janus mais dont les regards ne se croisent pas et regardent même dans des directions opposées. Le visage de l’infirmière est livide, fantomatique, ses yeux sont remplacés par une petite bille blanche qui ressemble à des yeux de poisson mort …

Dans l’affiche réalisée par Badia Vilato toujours pour la campagne de la CNT-FAI de Barcelone de 1937, l’infirmière disparait totalement de l’affiche, pour ne laisser place qu’au blessé. Le ressort de la mobilisation en faveur de la solidarité a évolué depuis le début de la Révolution, un certain optimisme et une confiance dans l’avenir laissant la place à la douleur et de sombres perspectives. La Révolution avait laissé définitivement la place à la guerre, et fatalement elle ne pouvait être que perdue du fait du déséquilibre des forces que ne compensait plus l’enthousiasme et l’énergie insufflés par l’espoir d’une transformation sociale radicale.


De nombreux syndicats ont organisé des collectes de fonds pour les hôpitaux de campagnes, éditant des cartes où les donateurs venaient coller des timbres de cotisation. Ces timbres, sans autre fonction que d’attester d’un don et dont la surface était très réduite, ne sont en général pas illustrés, ou alors sans détails excessifs.

AIFB: Agrupament de la Industria Flequera de Barcelona. En français : Groupement de l’industrie -collectivisée- de la boulangerie de Barcelone.
Comme beaucoup d’autres syndicats, les boulangers organisent des campagnes de solidarité pour récolter des fonds pour les hôpitaux de campagne

Timbre du Syndicat CNT-AIT de la Chimie, en soutien aux victimes des bombardements représentés par une bombe ornée d’une croix gammée. S’y adjoint un brancard orné du symbole de l’aviation « légionnaire » fasciste italienne.

Timbre militant édité par les Jeunesses libertaires,
destiné à être collé sur des cartes de soutien.

Timbre, de 1938 du groupe des donneurs de sang des jeunesses Libertaires « Durutti » Sur fond du drapeau de la CNT-AIT, Un timbre d’adhésion des donneurs de sang « Durruti ». Ce groupe a été fondé en 1938 à Barcelone, une annonce étant parue dans la presse libertaire catalane.


[1] Pour en savoir plus sur la Révolution espagnole de 1936, cf. nos brochures : Espagne libertaire : L’organisation ouvrière (http://www.cntaittoulouse.lautre.net/IMG/pdf/014-espagne_libertaire_1.pdf) ; Espagne 1936 : Révolution Autogestionnaire  (http://www.cntaittoulouse.lautre.net/IMG/pdf/016-espagne_1936_autogestionnaire.pdf), Ou encore « Hommage à la Catalogne » de Georges Orwell.

[2] Cf. La brochure les anarchosyndicalistes et la santé pendant la Révolution espagnole (1936-1938), Tome 1 : Un exemple de réponse anarchosyndicaliste à une crise sanitaire et politique soudaine et  inédite et Tome 2 : La mise en place d’une santé publique anarchiste

[3] María López Vallecillo , Presencia social e imagen pública de las enfermeras en el siglo XX (1915-1940), Universidad de Valladolid, 2016

[4] JACKSON, Ángela: Las mujeres británicas y la guerra civil española. Valencia, Universitat, 2010, p. 185

[5] JACKSON, Ángela.: Para nosotros era el cielo. Ediciones San Juna de Dios, Campus Docent, Barcelona, 2012, p. 53

[6] María López Vallecillo, op cité

[7]Gonzales Allende, Iker: Líneas de fuego. Género y nación en la narrativa española durante la Guerra Civil (1936-1939). Biblioteca Nueva, Madrid, 2011. p. 124

[8] dans le texte espagnol original, le mot utilisé est perra mot argotique qui a un double sens : il signifie à la fois la thune (l’argent en argot) mais aussi la pute, la chienne …

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