« Santé, performance et activité  » : L’Organisation Sanitaire Ouvrière (OSO), et le débat autour des mutuelles ouvrières au sein de la la CNT-AIT avant et pendant la Révolution de 1936

Traduction libre de l’article de Jorge Molero-Mesa, « Salud, actuación y actividad » : La Organización Sanitaria Obrera de la CNT y la colectivización de los servicios médicos-sanitarios en la Guerra Civil Española, Jorge Molero Mesa, Medicina y poder político: XVI Congreso de la Sociedad Española de Historia de la Medicina : Madrid, 11-13 de junio de 2014

« Santé, performance et activité  » : L’Organisation Sanitaire Ouvrière, la CNT-AIT et la collectivisation des services médico-sanitaire au déclenchement de la révolution à Barcelone

Le but de cette communication est d’analyser le rôle alternatif de l’Organisation de la santé des travailleurs au système de santé libéral espagnol, ses stratégies de pénétration dans la Confédération nationale du travail (CNT), section en Espagne de l’Association Internationale des Travailleurs (AIT)  et l’impact que le début de la Révolution et la guerre civile  a supposé pour l’organisation en Catalogne, marqué par la révolution sociale mise en pratique par les libertaires.

Le rejet de toute forme de coopérativisme médical au sein de la CNT se traduit par l’échec de l’Œuvre populaire antituberculeuse de Catalogne (OPAC, Obra Popular Antituberculosa de Cataluña), promue par le secteur syndicaliste « pur » (trentiste) de la confédération en 1931 pour l’assistance aux travailleurs tuberculeux. La défense de «l’action directe» comme stratégie de lutte révolutionnaire signifiait pour le syndicat anarchiste de renoncer à la création d’institutions qui ne visaient pas à la suppression immédiate du système capitaliste (1).

Les professionnels de la santé liés au mouvement libertaire, comme le reste des intellectuels de la période Républicains, étaient regroupés dans le Syndicat des professions libérales. La collaboration demandée aux intellectuels par la CNT-AIT devait se faire dans les athénées et autres centres culturels libertaires, véritable point d’union des deux secteurs de production au nom de leurs objectifs révolutionnaires mutuels (2).

De cette façon, un petit groupe de professionnels de la santé a commencé à apporter ses connaissances dans les années 1920 à travers des magazines d’inspiration anarchiste. En plus de publier des articles populaires et de répondre aux questions posées par les lecteurs dans les cabinets de médecins, ils ont commencé à s’impliquer dans les soins de santé en diminuant le prix de consultations privées pour les lecteurs de ces magazines, en offrant des prix bas à certains moments de la journée ou la gratuité complète si les patients présentaient certaines caractéristiques, comme être au chômage ou avoir été maltraité par des mutuelles ou des compagnies d’assurance (2).

Avec ces prémisses, dans un climat d’extrême crise sociale et sans qu’à aucun moment ils ne cessent leurs critiques et dénonciations du système d’assistance sociale libéral et caritatif depuis les rangs anarchosyndicalistes, un groupe de militants proposa, en mars 1935 et dans les pages du journal de la CNT-AIT de Barcelone, Solidaridad Obrera, la création d’un réseau de salles de consultation gratuites pour les ouvriers.

Pour commencer, ils ont offert à tous les compagnons malades sans ressources d’aller à la consultation du «compagnon Serrano» où ils seraient auscultés gratuitement. Derrière cette idée se trouvait la figure du médecin Javier Serrano Coello (1897-1974) mais la stratégie suivie tentait d’éviter les suspicions qu’aurait généré une proposition faite par le médecin lui-même. Le fait que les consultations aient été gratuites a dissipé les soupçons mercantiles qui pesaient sur ce type d’offre (3).

Le succès de l’appel a poussé Javier Serrano à abandonner son anonymat et à travers une série d’articles dans la presse libertaire, le champ d’action de l’organisation naissante de la santé augmentait : les cliniques gratuites ne suffisaient pas, un hôpital prolétarien était également nécessaire.

Souscription des différents quartiers de Barcelone pour l’OSO et la construction d’un hôpital prolétarien

L’objectif final serait de créer une agence de santé capable de supplanter celle mise en place par l’Etat et les institutions religieuses. Le financement proviendrait des contributions volontaires des travailleurs, des syndicats et d’autres sociétés culturelles et ouvrières (4). Les objectifs de Serrano étaient de faire en sorte que ce mouvement soit accueilli au sein de la CNT-AIT.

Sa stratégie était basée sur une séparation claire du travail des techniciens sanitaires  et des gestionnaires de l’Organisation, qui devaient être des ouvriers – et de préférence manuels, afin qu’il n’y ait aucune trace de leadership des « experts ». De cette façon, les médecins et le reste du personnel technique se limitaient aux soins de santé et à la propagande, le Conseil d’administration, composé exclusivement d’ouvriers du Syndicat, effectuant les tâches de gestion.[1]

Lors des nombreux événements de propagande organisés dans les villes et quartiers catalans de Barcelone, les médecins ont donné des conférences sur la diffusion de l’hygiène, tandis que les ouvriers étaient chargés d’expliquer le fonctionnement et les objectifs de l’organisation en faveur de cliniques gratuites. En juillet 1935, et en l’absence de ressources, le noyau des travailleurs et des techniciens qui avaient organisé les dispensaires créèrent l’Organisation Sanitaire Ouvrière (OSO, Organización Sanitaria Obrera), une mutualité qui admettait des affiliés comme le reste des mutuelles commerciales, mais sans abandonner l’assistance gratuite aux travailleurs malades sans ressources. Les cotisations exigées des membres étaient les plus basses du marché, de sorte qu’ils continuaient à y avoir besoin de contributions volontaires et de l’argent collecté dans les festivals organisés à cet effet (4) (5).

Le changement d’orientation de l’OSO lui a permis, non sans difficultés, d’augmenter sa couverture santé dans toute la Catalogne en même temps qu’augmentait le nombre de spécialités et de conventions signées avec les pharmacies et les cliniques diagnostiques et chirurgicales. En février 1936, l’OSO était présent dans 12 quartiers de Barcelone et dans 42 villes de Catalogne (6).

Le nombre d’affiliés est difficile à connaître, beaucoup d’archive sont été perdues à cause de la guerre civile. Si nous regardons l’équilibre économique pour le mois de février 1936, nous pouvons voir que l’organisation facturait 1062 tarifs familiaux et 435 tarifs individuels (7). Si nous considérons que la taille moyenne de la famille espagnole dans les années 30 était de 4,09 membres (selon le rapport FOESSA, 1970), nous pouvons donner un chiffre approximatif de 4 778 personnes.

Parmi les particularités de l’OSO, nous pouvons signaler le fonctionnement d’une clinique juridique pour répondre aux demandes des travailleurs en cas d’accident du travail, d’une section de soutien mutuel pour fournir des médicaments aux travailleurs sans ressources (en dehors de l’assistance gratuite fournie par l’OSO) (8) et l’existence de la «carte de collaborateur» pour obtenir des remises dans des cliniques spécialisées et des pharmacies sous convention (6).

Malgré les efforts consentis par les organisateurs de l’OSO et le développement de ce qu’ils ont appelé le «mutualisme moderne», les membres de la CNT-AIT n’ont finalement par soutenu l’organisation par leur affiliation massive, seul moyen d’atteindre les objectifs rêvés par ses promoteurs. En juin 1936, plusieurs délégations de l’OSO se sont réunies pour discuter de cette question et décider des directives à suivre pour finir d’impliquer les ouvriers du syndicat. Ce fut le prélude à la crise qui a éclaté un mois plus tard avec la démission en bloc de l’ensemble des médecins de l’organisation. La décision fut rendue publique dans Solidaridad Obrera par une «note urgente» signée par les principaux médecins promoteurs de la mutuelle de santé (4).

Nous ne connaissons pas les causes de « nature interne » que les médecins ont avancées pour démissionner, mais cela a très probablement été déclenché par une déclaration du Comité régional de Catalogne de la CNT-AIT, publiée la veille sur la première page du journal anarcho-syndicaliste, dans laquelle il était précisé que, face à la confusion actuelle, l’OSO «n’a absolument rien à voir avec l’organisation confédérale» (9).

Cependant, le début de la guerre civile quelques jours après cette crise a complètement changé les perspectives de la mutuelle puisque ses composantes se sont mobilisées dès les premiers moments du soulèvement rebelle. L’expérience sanitaire des membres de l’OSO et leur présence dans presque tous les quartiers de Barcelone expliqueraient la rapidité avec laquelle la CNT-AIT a organisé ses hôpitaux de sang et ses cliniques d’urgence en même temps que les premiers affrontements armés commençaient dans la ville le 19 juillet 1936 (10).

Les médecins de la mutuelle, comme Serrano et Félix Martí Ibáñez participèrent au Contrôle sanitaire de la CNT-AIT (Control sanitario de la CNT-AIT) qui prit en charge la situation initiale et a participé en tant que représentants du syndicat aux différents comités sanitaires créés dans les premiers mois du conflit armé (11). Plus tard, ils occupèrent différentes positions politiques d’importance tant au sein des gouvernements de la Generalitat qu’au sein du Ministère de la Santé lorsque Federica Montseny en fut la titulaire. De nombreux autres médecins se rendirent sur le front accompagnant les brigades organisées par la CNT-AIT et la FAI.

L’OSO a de nouveau aidé ses affiliés à partir de septembre 1936 et a poursuivi cette tâche pendant toute la guerre civile. Dans certaines localités, l’OSO a établi des cliniques dans des maisons expropriées comme à Barcelone (Torre Rosés, à Sarria) et à Llavaneres de Montalt (Torre en el Paseo, à Miramar), deux bâtiments qui appartenaient au banquier et homme d’affaires du textile anglo-catalan Tomas Rosés Ibbotson, président du club de foot FC Barcelona entre 1929 et 1939.

Le nombre de pertes de membres a augmenté tout au long de 1937, ce qui, avec le maintien des prestations aux familles des travailleurs envoyés sur le front de bataille, a provoqué une augmentation spectaculaire du déficit de leurs comptes (12). En décembre de la même année, une assemblée générale de l’OSO décida de poursuivre le projet malgré les difficultés économiques (13) [, ce qu’elle fit tant bien que mal jusqu’à la fin de la guerre semble-t-il]

BIBLIOGRAPHIE

1. Molero Mesa, Jorge; Jiménez Lucena, Isabel; Tabernero Holgado, Carlos (2013), “La ‘acción directa’ y el mutualismo en el seno de la Confederación Nacional del Trabajo: la Obra Popular Antituberculosa de Cataluña, 1931-1932”. En: VII Congreso de Historia Social. Madrid, AHS, pp. 1-14.

2. Molero-Mesa, Jorge; Jiménez-Lucena, Isabel (2013), “Brazo y cerebro”: Las dinámicas de inclusión-exclusión en torno a la profesión médica y el anarcosindicalismo español en el primer tercio del siglo XX. Dynamis, 33 (1), 19

3. ¿Se acepta la idea? Solidaridad Obrera, 2 Mar 1935, 2.

4. Jiménez Lucena, Isabel; Molero Mesa, Jorge (2003), Per una “sanitat proletària”. L’Organització Sanitària Obrera de la Confederació Nacional del Treball a la Barcelona republicana, (1935–1936), Gimbernat, 39, 211-221

5. Boletín. Órgano de los Consultorios Gratuitos. nº 3, Jul 1935 y nº 6, Oct de 1935.

6. Boletín de la Organización Sanitaria Obrera. nº 2, Feb 1936.

7. Boletín de la Organización Sanitaria Obrera. nº 4, Abr 1936.

8. Boletín de la Organización Sanitaria Obrera. nº 6, Jun 1936.

9. Solidaridad Obrera, 3 Jul 1936, 1.

10. Hervas Puyal, Carlos (2005), Sanitat a Catalunya durant la República i la Guerra Civil. Barcelona, Universitat Pompeu Fabra.

11. Leval, Gaston (1977), Colectividades libertarias en España. Madrid, Ed. Aguilera.

12. Boletín de la Organización Sanitaria Obrera. nº 11, Jul 1937.

13. La Vanguardia, 17 Dic 1937, 9.


[1]Ainsi on retrouve dans le comité d’administration Ramón Tortajada, du syndicat du bâtiment, Victor Adé García, qui fut le comptable de l’Organisation et qui était ouvrier du Syndicat des arts graphiques, Manuel Costa Riveiro, employé des tramways et chargé du quartier des Maisons Ouvrières de Can Tunis. In Rastros de rostros en un prado rojo (y negro), Las Casas Baratas de Can Tunis en la revolución social de los años treinta, Pere López Sánchez, Virus editorial, 2013

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Texte extrait de la brochure « les anarchosyndialistes et la santé pendant la Révolution espagnole (Tome 1)« 

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